Le fantasme nuisible – Article

Le suicide de Roméo et Juliette, celui d’Anna Karénine, héros et héroïnes romantiques ultimes de nos ouvrages… Au cinéma, Thelma et Louise sont des reines… Dans le réel, les drames vécus par Ian Curtis ou Kurt Cobain (1)… Ces suicidés sont devenus des mythes. Vivre… Intensément et choisir d’y mettre fin. Personnalités tourmentées, projections de nos non-dits, émotions intimes, dont le « happy end » se résume en une expression clé : avoir eu le dernier mot…
Et l’éternité.

Ces histoires imprègnent l’imaginaire, sont devenues partie intégrante de nos vies, de nos représentations. En littérature, au cinéma, sur Internet, comme dans nos médias d’actualités, s’affichent régulièrement les morts par suicide… Pour ceux qui continuent de vivre, restent la résignation ou le tabou : 
Ne surtout pas parler du suicide et laisser subtilement s’y substituer en lieu et place la notion d’un courage redéfini, celui d’avoir transcendé toute peur pour mettre fin à son calvaire ou au simulacre d’un enfer sur terre. 

Massacre à la tronçonneuse d’une planète en sursis, basculement sociétal, faillites de systèmes et fossé dit insondable des générations, la liste des maux collectifs est longue, que reste-t-il à l’individu du 21ème siècle face à l’apocalypse annoncée ? Peut-être l’illusion de pouvoir mettre fin à tout cela à titre personnel quand il le souhaite… Idée enfouie et parfois assumée de pouvoir se définir comme le maître du jeu au bout du compte ; et un crédo : quand je veux, où je veux. Je ne contrôle pas grand-chose mais ma vie, je suis en mesure de la stopper quand je le souhaite. Dernier espace de liberté intime… 

Ainsi nulle envie ou besoin d’aller plus loin dans l’analyse… Parle-t-on du parachute pendant toute la durée du voyage en avion, évoque-t-on la sortie de secours pendant la séance de cinéma ? Non. On sait où les trouver, c’est suffisant. Presque rassurant… Le suicide, ultime recours… Pensée pernicieuse ?
Oui.

Si l’on considère que celui qui s’est tué a eu le courage que d’autres n’ont pas eu, approuverait-on ou se ferait-on complice de la mise à mort d’un être humain sur simple et unique présomption ? 

Car l’acte suicidaire découle bien d’une présomption (la perspective unique de celui qui veut se suicider et dans quel état ou quelle période particulière se trouve-t-il ? A quelle pression est-il soumis ?), suivie d’une sentence arbitraire (décidée par l’individu) à effet direct : l’exécution du concerné par lui-même. 

Les raisons peuvent être diverses, la souffrance est absolue et on est loin de l’image d’une quelconque bravoure : le suicide est la disparition d’un être submergé (2), et reste sommairement l’abrègement de son existence et la fin d’un monde, avec toutes les conséquences et répercussions imprévues que cela implique. 

Peu évoquées, les étapes de dégradations de la personne qui fait une tentative sont traumatisantes pour elle-même et son entourage, que le suicide soit envisagé par noyade, ingestion de pesticide, de médicament, par pendaison, défénestration, avec arme blanche ou à feu. Il ne s’agit pas d’un film ou d’un roman où l’ellipse est reine ou en musique, où le moment est « beau », où le maquillage et le costume du théâtre restent préservés pour la représentation suivante… Le corps, le mental, c’est l’être tout entier qui est déconstruit, torturé, détérioré, de l’idée jusqu’à la mort, avant et pendant la crise suicidaire (3). 

Ceux qui ont eu le malheur d’essayer vous le diront : le suicide n’est pas un jeu, ni une théorie philosophique, encore moins un absolu. 

Quant aux sombres et complexes phases sur le moyen et long terme (états dépressifs, révulsions, supplice, émotions et corps incontrôlables, dissociations) qui mènent au passage à l’acte et à la perte des fluides de toutes sortes… Ils n’ont jamais laissé aucune chance à ladite maîtrise des choses si souvent sublimée mentionnée au début de cet article. Le désespoir n’est-il pas un abîme ? Il s’agit de ne pas s’y enfoncer, il n’y a pas de GPS. 

Chaque existence est unique, à l’image des empreintes au creux de nos mains, c’est peut-être une des données les plus significatives ; ainsi qui pourra témoigner du sentiment réel final du mort ? Ce qu’il pensait du suicide avant l’acte reste-t-il inchangé suite à son changement brutal de situation et peut-être de perspective au moment de passer dans un autre monde ?
La question reste posée.

Or « L’esprit, comme la nature, a horreur du vide. Dans le vide, la nature met l’amour ; l’esprit, souvent, y met la haine. » (4), citation du très inspiré Victor Hugo.
La haine de sa vie, de sa situation, comble-t-elle à ce point les vides ? Ainsi se transmettrait pour le plus grand nombre, le fantasme d’un salut suicidaire, et perdurerait l’illusion, celle qui rend complice de la détresse… 

Tant que cela est encore possible, nous aimerons-nous et nous respecterons nous vivants ? 

Christina Goh
Initiatrice du site Ut Fortis

(1) https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/neurobiologie/20-ans-stars-du-rock8230-et-suicides-2542.php
(2) https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2018-03/anesm-agees-souffrance_physique_chapitre_4.pdf
(3) https://www.infosuicide.org/guide/la-crise-suicidaire 
(4) Citation de (3) Victor Hugo extraite de L’Homme qui rit (1869)

(Image) : Roméo et Juliette – La Scène du tombeau, par Joseph Wright of Derby (1790).

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